OBSTINATION VERS L’ABSOLU
Prélude sensuel à l’éloge du rite

D’Érick Doucet, écrivain et essayiste.

Le silence intérieur qui transcende la musique mène à l’univers poétique de Léa Rivière. Qu’on y entre sur la pointe des pieds ou en dansant sur le rythme de notre propre souffle, l’oreille est lutinée par la partition de ses hippiques tableaux, musique aux décibels solubles, aux variables tendres. 

Ses chants d’eau, de terre, nous susurrent que nous voyageons bel et bien au centre de notre corps. La rencontre avec le travail de l’artiste octroie une proximité troublante et immédiate avec le sacré. Un sacré pudique et permissif, qui tend à embrasser un tout, le tout qui dans l’œuvre de Léa Rivière est synonyme de continuité, de passation entre la flamme et ses cendres, entre la lumière et ses abysses.

L’artiste normande a saisi la bride de son destin très tôt. Portant son barda empli de symboles de Paris à Montréal, d’où elle exporte sa renommée depuis plus de dix ans, en Amérique, en Europe ou au Proche-Orient. Est-ce l’empreinte de son lieu de naissance, champ de bataille qui redessina l’ordre mondial, qui nourrit cette impulsion à réinventer les rites de passage ou est-ce la nature même de la peintre, qui dans sa perpétuelle recherche d’équilibre, imbrique la notion de rites à la fois personnels et universels dans ses toiles? L’ailleurs est soi, le je est nul autre.

Le cheval, omniscient et omniprésent, est à la fois le Guide et l’acteur principal. Le regarder c’est lui redonner vie. Libéré totalement de sa valeur productrice, il n’en est pas moins symbole de puissance sauvage doublé de tendresse infinie. Il est la psyché-miroir de la femme. Il la protège, la couve parfois et retrouve ensuite cette entité sexuée, déchaînée, lorsqu’il redevient son propre sujet. De l’empereur au héros populiste du Far West, du chevalier mort au combat en route vers Kitège au guerrier Navajo qui attend son cheval fantôme pour traverser le royaume des ombres et pénétrer l’outre-là, le cheval est le combattant des limbes. Jamais soumis, il dirige l’esprit qui attend de traverser de l’autre côté.

Chacune de ses œuvres est un quai, une avancée, une invitation au voyage. La continuité dans le geste s’immortalise dans le trait à la fragilité longiligne qui caractérise ses figurations en réelles harmonies avec ses décors, que nous nommerons mise en scène. Cette harmonie spongieuse, inhérente à son œuvre, entre l’équilibre factuel du sujet et de son contexte, aligne avec soin les détails du parcours, comme autant de sabres ou de cimeterres d’une autre époque, témoins d’un autre duel avec l’indicible.

Le Poisson-Guide est fossilisé. Le spectre des bleus, systématiquement poivré à la couleuvrine, y est physiquement absent. Les couches successives remplacent le décorum d’une palette marine. Les vernis permettent cette communion entre l’abstraction et la précision du dessin. Chaleur d’un autre temps, ils baignent littéralement la mise en scène, émiettant l’instrumentalisation de l’objet – qu’il soit cheval, poisson, papillon, écriture païenne imaginée–. Ils permettent au personnage, essentiellement féminin, de retrouver un Soi universel, que l’on pourrait croire perdu dans notre société mosaïque. 

En créant son propre champ sémantique jusqu’à inventer un alphabet secret, qui peut tout autant renvoyer aux écritures cunéiformes qu’aux délires fantasques, la peintre verse l’universel dans ses vases. Méprisant Babel d’un sourire coquin, elle recréer l’idée même du langage intérieur, du silence rassembleur qui tutoie l’Histoire et qui réunifie terre et eau, chagrin et joie d’éther.

La facture rivièrienne ne s’attache pas à une époque ou à une école. Elle construit son époque et fait sa propre école. Contournant avec brio les écueils de la catégorisation et de l’étiquette, la maturité du geste créateur s’affirme tout en douceur avec l’élégance des grandes signatures.

Ce n’est donc pas un hasard si au son des sabots claquant sur le pavé de la capitale de la Nouvelle-France, Léa Rivière inaugure la Galerie bellatitude en ces célébrations du 400e.

Érick Doucet, écrivain et essayiste. Mai 2008,