LE QUOTIDIEN 

La caresse de l'intemporel

L'artiste franco-canadienne Léa Rivière nous invite dans son univers débordant d'instants et cumulé d'émotions. Un fief du classicisme abstrait dans une recherche absolue.

La petite Lorientaise a grandi dans le giron de la Normandie-Bretagne. Une région au nord-ouest de l'Hexagone que la nature a bien choyée. D'un côté le bleu océanique. De l'autre le vert de tous les dégradés. C'est dans ces paysages-là, d'un rare romantisme que mademoiselle a passé toute son enfance et une grande partie de sa jeunesse. Léa Rivière avait toujours en tête le rêve de partir. Le bac en poche, elle commence à donner forme à tous ses désirs. Elle sera donc accueillie à l'Ecole Frantz au 3ème arrondissement parisien pour une formation dans les arts dramatiques. Elle y reste deux ans. Puis elle prend un autre tournant et change de branche, beaucoup plus en couleurs.

Ainsi, elle intègre l'Ecole des Beaux-Arts de Genève, cumule les diplômes qu'elle range dans ses bagages et prend l'avion. Destination: Montréal. Nous sommes en 1990. Dans le pays de son mari, elle s'est vite adaptée aux changements climatiques, s'y fait au froid et s'y plaît à souhait et préfère enseigner. Pourquoi? « Il s'agit d'un métier qui me convenait à l'époque. Ca ne demande pas beaucoup de concentration et ne me bouffe pas le temps. Ce qui m'a permis d'élever mon gamin, qui a aujourd'hui 18 ans. A l'école, j'ai donné pendant 7 ans, des cours de peinture mais surtout de dessin avec l'anatomie. C'est-à-dire à partir des modèles », nous a confié Léa Rivière qu'on a rencontrée en ville lors du vernissage de son exposition Princes du désert qui se tient depuis le 11 mars à Sidi Bou Saïd. A la galerie Chérif Fine Art, une collection de grands formats -qu'a concoctés de mieux, la Tuniso-française, Rosemarie Napolitano, commissaire des expositions à partir de Paris-, couvrent tous les murs. Des fresques peuplées de mythes et de rêves. Avec deux thématiques qui symbolisent la grâce. La femme et le cheval. Tous deux noyés dans un art cabotinant entre le néoclassique, le surréalisme, l'expressionniste mais le trait est maître et sa précision en dit long sur une pointe fine dansante au gré des émotions. "Je me base surtout sur la générosité de la matière et de ses côtés rudes, juxtaposés en finesse avec une liberté dans la ligne", nous-a-t-elle expliqué. La matière demeure pour madame un temps stable, avec ses sédiments, ses fossiles et ses couches. "Pour moi, c'est ça la notion du temps.

Tout mon travail est basé sur l'instant, l'anecdote sortant à partir d'un geste qui traduit l'émotion de l'instant", nous ajoute cette artiste qui affectionne les dimensions géantes. « Je travaille sur 5 à 7 tableaux à la fois que je place sur des tabourets ou par terre. Car dans ma tête les choses se bousculent et pour ne pas surcharger un seul tableau, je “déverse” mon délire pas avec des mots, mais avec des touches », explique Léa Rivière. Pour ce travail, il lui faut plus qu'un atelier. Alors elle a trouvé un coin qu'elle partage avec 200 artistes-peintres, photographes, architectes et autres gens de médias. C'est dans cette ancienne usine de tapis métamorphosée en vrai laboratoire d'idées et de créations que Léa patine avec du « fusain, pierre noire, aquarelle, encre de Chine, acrylique, collage » et les quelques grattages en utilisant notamment un pinceau ou un chiffon bien imprégné pour superposer ses formes et cajoler ses dames et ses chevaux. « Les transparences et le mouvement sont les deux aspects les plus tenaces de ma démarche créatrice », lit-on dans son catalogue consacré aux amateurs de l'art de la Tunisie. Une exposition qui a déjà fasciné les visiteurs et de bouche à oreille, les gens n'ont pas cessé d'aller faire un saut à la banlieue de Tunis pour voir et admirer la courbe, la ligne, la caresse d'un vent, d'un nu et la volonté d'un instant de liberté.

Zohra ABID