LE MYTHE ET LE RÊVE

de Stéphan Levy-Kuentz 

(text avalaible in french only)

Symbole de liberté, le cheval est cet animal sauvage qui troue les espaces, franchit les montagnes et traverse les fleuves. Si une fois dompté par l'homme, il a su en effet le servir dans ses déplacements quotidiens, il l'a toujours accompagné dans ses quêtes utopiques à travers les âges comme à travers les continents. En un mot, ce meilleur ami de l'homme reste un précieux allié qui avale les obstacles, qu'ils soient réels ou imaginaires. Mais si le cheval est avant tout une monture historique, il peut également se révéler comme un guide fidèle, voire un protecteur. Depuis la nuit des temps, cet animal mystérieux fait donc partie intégrante de notre inconscient.

Léa Rivière célèbre justement ce rapport sacré qui unit le cheval et l'humain, et plus particulièrement ce qui le relie avec la féminité. Dans une fusion charnelle avec une monture proche de sa propre sensibilité, la ligne et la courbe ont ici valeur de caresse. Souvent nues, ses cavalières apparaissent comme des femmes indépendantes, des femmes qui prennent leurs destins en main. Car pour Léa Rivière le cheval est la figure emblématique de l'instinct. Dans un rapport sensuel privilégié avec l'animal, ses femmes libres ne montent pas en amazone mais à cru, comme pour "faire corps " avec celui qui les porte, comme pour partir ensemble vers une destination commune et symbolique. Est-ce leur cambrure qui les relie, qui leur donne cette connivence? La course, la crinière au vent, sont bien des marques de liberté, de libération d'une antique condition de soumission qu'il s'agit ici de remettre en question. Née sans doute sous le signe du sagittaire, l'héroïne de Léa Rivière apparaît surtout comme idéalisée, comme une femme emblématique, un archétype : de Mélusine à Psyché, d'Eurydice à Ophélie, on dirait qu'il s'agit pour l'artiste de donner tableau après tableau un visage féminin au sacré.

À la recherche d'un absolu, Léa Rivière explore ainsi un monde parallèle, mystérieux et majestueux, visite des contrées qui lui permettent d'échapper un temps à l'absence de magie et de grâce de la vie réelle contemporaine. Une esthétique qui fait la part belle au mythe et au rêve. Une représentation intime qui évoque le moyen-âge ou la Renaissance italienne. Un monde magique et obsessionnel qui nourrit jour après jour cette démarche artistique touchant à la fascination. Marquée par des cours de danse qu'elle a suivis à Paris, l'artiste évoque volontiers un état hypnotique, une sorte de transe physique liée au travail dans l'atelier : pour elle sa meilleure façon de " danser avec la vie ". 

Le travail de Léa Rivière prend bien la valeur d'un rituel dans lequel les signes se voient empilés comme des sédiments, des témoins de ce temps qui passe mais qui s'inscrit dans la mémoire profonde de la terre. Construisant son œuvre sur un rapport de texture et de coloris contrastés (sépia rehaussé de noir et de blanc) elle fait appel à des techniques mixtes : fusain, pierre noire, aquarelle, encre de chine, acrylique, mais pratique également le grattage, le collage et l'estompe. Surgissent alors des compositions d'une grande fluidité dans leur construction comme dans leur traitement. Des fresques dont la patine rappelle l'art des anciens. Un jeu de transparences appliquées au pinceau ou au chiffon par couches successives. " Les transparences et le mouvement sont les deux aspects les plus tenaces de ma démarche créatrice " déclare-t-elle." Ni néoclassique, ni surréaliste, ni impressionniste, son trait académique n'appartient pourtant à aucune école, à aucune époque, mais se revendique comme intemporel. Sans doute le chemin le plus authentique pour créer sa légende intime.

Stéphan Levy-Kuentz, (2006) Écrivain, essayiste, critique d'art.