LES CAVALIÈRES CÉLESTES

Pourquoi voit-on plus clairement les choses en rêve
que lorsque nous les imaginons éveillés ?

-Léonard de Vinci

Par quelle alchimie l’art ouvre-t-il la porte entre le conscient et l’inconscient pour dévoiler un domaine mystérieux, tant pour l’artiste que pour le spectateur? … Lorsque le pinceau touche la toile, les murs de la réalité s’estompent et font place à l’univers infini du monde de la créativité. Pour Léa Rivière, ce qu’elle appelle «danser avec la vie » commence par cette traversée du miroir, dans la trace vibrante du tout premier coup de crayon. C’est par de captivantes et sensuelles images, nées de l’association d’un esprit et d’un talent singuliers, qu’elle nous entraîne dans la magie de son royaume imaginaire. Les chevaux y règnent, splendides étalons esquissés avec la finesse d’un Léonard de Vinci, accompagnés de figures féminines plus amoureuses que cavalières. La relation symbiotique et tendre du cheval et de la femme est à la source du prolifique travail de Léa Rivière.

Née en France et formée en Europe, elle a consacré de nombreuses années à l’enseignement de l’art tout en produisant son propre corpus d’œuvres. Elle a exposé partout dans le monde et ses tableaux ornent tant les collections privées que corporatives. Ces paroles semblent creuses lorsqu’il s’agit de Léa Rivière et de son univers magique si loin de la réalité qui nous entoure. Dans son atelier calme et lumineux, les grandes toiles resplendissantes de formes et de couleurs, sont autant de portes ouvertes sur un monde mythique évoquant la Renaissance. Ici, la beauté se dissimule dans la croupe lisse et veloutée d’un étalon, dans la sensuelle courbe de la hanche d’une femme. Les deux sont dessinées comme un seul être, les lignes se superposent, valsent ensemble. Figures à peine esquissées, incomplètes, mais qui s’imposent à nous avec encore plus de présence par leurs mystérieuses épures.

Ce sont des images de rêve, créées avec une précision magistrale et une fluidité qui se compare à celle des lignes incroyablement délicates des plus grands maîtres. Avec talent, elle façonne un être vivant ou un visage au moyen d’une masse de lignes enchevêtrées qui dansent et dansent jusqu’à ce qu’elles constituent une forme soudain identifiable mais se dissipant dans l’instant d’après. Se servant de techniques mixtes, mêlant encre, fusain, acrylique, grattant ou façonnant la surface de ses mains, elle fait naître des fresques patinées qui parlent de temps anciens où les femmes étaient des déesses, de célestes cavalières émergeant au milieu de nos rêves. La complexité et la profondeur du lien qui unit la femme et le cheval sont apparues à l’artiste au fil de ses toiles. Au-delà des évidentes corrélations de formes et lignes, une analogie d’histoire s’est dessinée. La femme bridée dans ses élans comme un cheval dans son harnais réclamait sa nature sauvage. Le cheval, symbole de liberté, la lui rendait. Ainsi, monté à cru, crinière au vent, le cheval pour Léa Rivière est plus qu’une monture : c’est la figure emblématique d’un instinct assumé et d’une liberté trouvée. Sensuelles, les cavalières de Léa Rivière n’en affichent pas moins un serein détachement ou une douce extase à la manière des femmes botticelliennes. La cambrure d’un dos de femme se confond avec celle de sa monture, une ligne glisse sur l’encolure. Une femme caresse le cou délicat d’un cygne et se métamorphose sous nos yeux en Léda, à la surprise même de l’artiste. Dans un autre tableau, une fière Lady Godiva traverse avec une royale nonchalance notre réalité contemporaine ; elle porte sur ses épaules une invisible mante d’histoire et de mythologie et pourtant n’est qu’une délicate esquisse composée d’une myriade de traits d’encre. La magie qui s’exerce en cours de création constitue un état hypnotique pour Léa Rivière. Le processus créateur a une emprise mystérieuse sur l’artiste et elle peint avec une passion qui frôle l’obsession. Mais n’est-ce pas là le signe de la passion hors de laquelle aucune grande œuvre n’est permise ? L’artiste n’a d’autre choix que celui de créer. Les yeux de la Joconde de Léa Rivière est un de ses tableaux les plus inusités car la figure féminine y regarde le spectateur de face. Ses yeux nous suivent au travers de la pièce avec la même douce insistance que la Mona Lisa de De Vinci. L’effet de ce regard inquisiteur, survenu comme de son propre gré, continue d’intriguer l’artiste car c’est délibérément, en général, que ses modèles ne regardent pas en direction du spectateur. Ses tableaux sont pleins de connotations littéraires et symboliques, autant de signes qu’il faut décoder, clés d’un monde intérieur, d’une invitation à un voyage au-delà du visible.

Aussi fascinants que soient les dessins de Léa Rivière, elle n’en demeure pas moins un peintre. Aux lignes à la plume et au fusain se juxtaposent des taches géométriques de sépia et de brun, de grandes surfaces rouges ou bronzes, des squelettes de poissons et des impressions de papillons en relief monochromatique qui produisent une œuvre picturale riche de multiples interprétations. Ses compositions, originales et contemporaines, présentent un amalgame moderne de figuration classique et d’abstraction. La dichotomie qui en résulte est à la base de son message artistique : rigidité de la réalité matérielle contre douceur et la clarté d’un monde intérieur.

Dorota Kozinska, Montréal 2003

Traduction S.Kovalosky
Dorota Kozinska est une auteure et critique d’art de Montréal. Ses critiques et ses articles sur l’art ont été abondamment publiés dans Vie des Arts, Parcours informateur des arts, MagazinArt, Art Forum, The Gazette, et diffusés à l’internationale par CBC Radio. Elle est l’auteure de David B. Milne: A Quiet Genius, Emily Carr: Speaking with Nature, Dina Podolsky: Seeing Memory, et Kathleen Moir Morris: View from an Inner Window.

SPIRIT RIDERS 

Why does the eye see a thing more clearly in dreams
than the imagination when awake?

-Leonardo da Vinci 

What alchemy is art that it opens the portal between the conscious and the unconscious, revealing a realm as mysterious to the artist as it is to the viewer… Something begins to yield when the brush touches the canvas, as if the walls of reality were receding replaced by the ever expanding world of the creative. What Léa Rivière calls "dancing with life" is to experience it to the fullest and it begins with the first line on canvas. She speaks in images that are instantly captivating, impossibly seductive and pleasing to the senses, yet born of a unique spirit and talent. Horses reign in her magical realm, splendid stallions drawn with the finesse of Leonardo da Vinci, accompanied by female figures resembling lovers rather than riders. This tender, symbiotic union between the horse and the woman lies at the source of Rivière's creative inspiration. 

Born in France and educated in Europe, she spent many years teaching art as well as producing her own body of work. She has exhibited extensively all over the world, and her paintings can be found in both private and corporate collections. These facts sound dry when speaking of Rivière and her magical world, so far removed from the reality that surrounds us. In her spacious and bright studio, large canvases resplendent with form and colour are like doorways into a mythical, Renaissance-flavoured dimension, where beauty hides in the smooth, velvety rump of a stallion or the sensuous curve of a hip of the woman sleeping on its back. The two are drawn as one, the lines overlap and dance together, the figures only really sketched, unfinished, yet imbued with an overwhelming presence.

These are dream images executed with masterly precision, a fluidity that at times equals the unbearably delicate lines of some of the Great Masters in art. She seems to possess a rare talent for creating a living creature or a face from a mass of tangled lines that dance and dance until they take a recognizable shape, and dissipate. Using mixed media, ink, charcoal, acrylic, scratching and shaping the surface by hand at times, she brings to life faded frescoes that seem to hark to some ancient, forgotten time when women were goddesses, languid spirit riders emerging from an intimate reverie. To the artist the link between the woman and her animal companion is complex and profound. Through research spurred by some inner compulsion, she discovered similarities in the treatment of both throughout the ages. Her knowledge of ancient civilizations, where women reigned in peace with the environment, as well as of the psychological links between the nature of the two, the Freudian connotations, the endless comparisons between the beauty of the horse's shape, and that of the female form, underlie her oeuvre. The horse for Rivière is a symbol of ultimate freedom, both corporeal and spiritual. Her riders exude sensuality, their bodies a mere extension of the undulating back of the horse, its neck but a sensuous swoop of one line. Yet, the sexuality is subdued, the female forms more like Botticelli goddesses or muses than childbearing, sexual creatures. Rivière's women repose in serene detachment, which is still, miraculously full of rapture. Mythical themes impose themselves on the artist, as if she were tapping into another dimension, awakening dreamy Olympians. In one work, the woman's extended hand caresses the delicate neck of a swan, becoming Leda before our eyes, much to the surprise of the artist herself. In another painting, a proud Lady Godiva rides into our contemporary reality with regal abandon; her back to the viewer, she wears an invisible mantle of history and myth and yet she is but a delicate sketch composed of a myriad of ink lines. The magic that takes place during the process of creation is a heady narcotic. Rivière's images have an eerie hold on the artist, and she paints with a dedication verging on the obsessive. But this is what passion is and without it there is no great art, and ultimately, the artist has no choice but to create. Rivière's Les yeux de la Gioconda is one of her more unusual works, for the simple fact that the female figure is looking right at the viewer. Her eyes follow one across the room with the same gentle insistence of Leonardo's Mona Lisa, and the effect is mesmerizing. It happened as if on its own, and this continues to intrigue the artist. Rivière isn't preoccupied with the narrative, and deliberately positions her sitters looking away from the viewer. These are symbolic spaces, and the horses, the women, the fossils embossed on the dark borders of the paintings, all are signs to be deciphered. They are intermediaries, as is the horse, the key to the inner world of the female, an invitation to a voyage beyond the visible. 

As beautiful as her drawings are, Rivière is foremost a painter, and her delicate pen-and-ink and charcoal lines are juxtaposed with dark, geometric patches of sepia and brown, and large expanses of red and bronze with fish skeletons and butterfly imprints in monochromatic relief, resulting in a mixed media work of art with myriad interpretations. The composition is unique and contemporary, a modern amalgam of the classical with the conceptual. The dichotomy created is at the root of understanding the artist's message, the rigidity of material reality versus the gentleness and light of the inner world. The spiritual is symbolised by the vertical joining of the two realms, like a cathedral setting for a coming together. 

Dorota Kozinska Montreal 2003 

Dorota Kozinska is a writer and art critic based in Montreal. Her art reviews and articles have been published extensively in Vie des Arts, Parcours informateur des arts, MagazinArt, Art Forum, and The Gazette, as well as broadcast internationally on CBC Radio. She is the author of David B. Milne: A Quiet Genius, Emily Carr: Speaking with Nature, Dina Podolsky: Seeing Memory, and Kathleen Moir Morris: View from an Inner Window.